Lectures françaises de José Martí, Iambes, d’Auguste Barbier (VI)

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Auguste Barbier

Por: Carmen Suárez León
Categorías: LITTÉRATURE

En lisant José Martí, nous voyons qu’il est un lecteur passionné du recueil de poèmes Iambes, d’Auguste Barbier. En 1887, dans l’une de ses critiques littéraires dans laquelle il parle d’un livre de Rafael María Merchán, écrit : « Il a la grâce grecque et la chaleur vitale dans cette prose propre et riche. Il a le style du Cubain Merchán, la splendeur et la solidité de la santé. Non, il n’est pas de ceux dont parle Barbier avec un juste dédain : De tous les baladins qui dansent sur la phrase ».

 

Pour sa louange, il se sert d’une citation du poème « Prologue », qui commence le célèbre recueil de poèmes Iambes publié en 1831 et écrit lors des jours rebelles et emportés de la Révolution de 1830 en France, quand le peuple de Paris a pris les rues pour renverser le roi Charles X. Et a partir d’aujourd'hui, connaissant les hendécasyllabes hirsutes de José Martí, ses Versos libres, nous lisons le poème, nous trouvons l’affinité essentielle, la même colère divine des justes qui alimente les deux poésies :

 

On dira qu’à plaisir je m’allume la joue ;

Que mon vers aime à vivre et ramper dans la boue ;

Qu’imitant Diogène au cynique manteau,

Devant tout monument je roule mon tonneau ;

Que j’insulte aux grands noms, et que ma jeune plume

Sur le peuple et les rois frappe avec amertume :

Que me font, après tout, les vulgaires abois

De tous les charlatans qui donnent de la voix,

Les marchands de pathos et les faiseurs d’emphase,

Et tous les baladins qui dansent sur la phrase ?

Si mon vers est trop cru, si sa bouche est sans frein,

C’est qu’ils ne sont aujourd’hui dans un siècle d’airain.

 

 

Le cynisme des mœurs doit salir la parole,

Et la haine du mal enfante l’hyperbole.

Or donc, je puis braver le regard pudibond :

Mon vers rude et grossière honnête homme au fond. (1)

 

Nous lisons chez Martí :

 

Bien : je respecte

À ma façon brutale, des manières douces

Envers les malheureux et implacables

Envers ceux qui méprisent la faim et la douleur,

Et le travail sublime, moi je respecte

La ride, la cal, la bosse, la farouche

Et pauvre pâleur de ceux qui soufrent.

Je respecte cette pauvre femme d´Italie,

Pure comme son ciel, qui à l´encoignure

De la maison sans soleil où je dévore

Mes désirs de beauté, vend humblement

Des ananas sucré sou des pommes blafardes.

Je respecte le bon Français, brave, robuste,

Rouge comme son vin, qui avec des éclairs

De drapeau dans les yeux, traverse en quête

De pain et de gloire l`isthme où il périt. (2)

 

 

Dans l’un de ses chroniques modernistes de 1882 pour La Opinión Nacional de Caracas, Martí rend hommage au grand romantique français et à ses célèbres iambes à l’occasion de son décès (3). Dans ce texte le cubain affiche sa thèse que « chaque grand succès trouve un grand chanteur », et les jours dans lesquels vit le jeune Barbier l’ont conduit à créer une poésie rebelle et emportée qui défend la liberté piétinée. Lors de cette troisième décennie du XIXe siècle, la nouvelle génération formule la grande poésie du siècle, le romantisme, où l’art et la littérature des temps modernes se modèlent dans son sein et dont beaucoup d'entre eux interviendront dans les batailles sociopolitiques, pour démolir ce que Victor Hugo appelait « l’hydre monarchique », mais s’affrontent aussi au naissant monde bourgeois avec sa plate quête du gain matériel et son manque de sensibilité, dans lequel la culture artistique et ses créateurs ne trouvent pas de place.

 

En juillet 1830, quelques jours après les trois journées glorieuses lors desquelles le peuple de Paris s’est mutiné dans les rues, Auguste Barbier commence à écrire ses iambes dont le premier qui a été connu, « La curée », a été chaleureusement accueillie. José Martí écrit dans son éloge :

 

Les iambes de Barbier étaient des chevaux arabes, dans la prestance, dans l’harmonie de ses contours, dans le feu du regard, dans l’éblouissante course, dans le brio de la morsure. Ils ont été le choc d’une âme vierge et d’une nation vétuste, ils ont été l’hymne de guerre des hommes jeunes. Ni Archiloque ni Aristophane manquaient aux français, car il y avait un jeune de vingt-cinq ans qui, comme Aristophane, posait le doigt accusateur sur le front des coupables et flagellait leurs épaules avec des sarments comme Archiloque (4).

 

Et ensuite il termine avec ce jugement : « Il fut un de ceux de la génération vigoureuse. Il sentait et il parlait, il fut grand. On est grand en raison de la quantité de sentiment que l'on met dans ce que l’on dit » (5).

 

Il ne faut pas oublier que quand Marti écrit à Manuel Mercado sur les vers qu’il écrivait depuis 1878 - également à vingt-cinq ans -, il lui dit :

 

Je vous demande un conseil sur une classe de vers rebelles et étranges, que je fais maintenant, pas dans le but de l’esprit, mais parce qu’ainsi, lâchés et en se cabrant – et que Dieu veut tant gaillards ! – comme les chevaux du désert, me sortent de l’âme... (6).

 

Cette comparaison « chevaux du désert », est un trope que Martí utilise pour symboliser la liberté et sa force d’irruption, et comme nous le voyons il appelle les vers de Barbier « chevaux arabes ». Des poètes romantiques comme Hugo et Barbier apportent depuis le début du siècle cette accélération du langage, cette concentration du sentiment fait de force balayant, ce mouvement de liberté, qui, dans la seconde moitié du siècle recueille un poète comme José Martí pour ciseler des vers dont sa poétique, Cintio Vitier l’a appelé  « esthétisme militant ».

 

 

Notes :

 

1 - Iambes et Poèmes, Paul Masgana, libraire-éditeur, 1841.pp. 21-23.

2 - Vers libres. Traduction de Jean Lamore. Paris, Éditions UNESCO, L`Harmattan, ICL, 1997, p. 148.

3 - “Auguste Barbier ha muerto”. Obras completas. Edición crítica. La Habana, Centro de Estudios Martianos, 2007, t. 11, pp.118-121.

4 - Idem, p. 119.

5 – Idem, p. 120.

6 – Idem, “Carta a Manuel Mercado, Nueva York, 11 de agosto de 1882”,t. 17, p. 340.


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